vendredi, août 19, 2005

Arrestation dans des centres d'accueil pour demandeurs d'asile

Arrestations dans des centres d’accueil pour demandeurs d’asile : confusion des rôles et confiance trahie17/08/2005

La Ligue des droits de l’Homme dénonce les arrestations dans des centres d’accueil pour demandeurs d’asile.

Les signaux d’alarme se multiplient : une soixantaine de personnes ont déjà été arrêtées depuis le début de l’été dans des centres d’accueil gérés par Fedasil, l’Agence fédérale pour l’accueil des demandeurs d’asile. Certains occupants de ces centres, demandeurs d’asile déboutés pour la plupart mais en attente d’une décision du Conseil d’Etat, n’osent plus rester dans ces centres par crainte d’être arrêtés à leur tour.

Ces arrestations sont effectuées sur demande de l’Office des étrangers. Un protocole de coopération a été conclu entre l’Office et Fedasil relatif à la mise en œuvre de l’expulsion de personnes qui ne sont plus en ordre de séjour mais qui bénéficient toujours de l’aide sociale dans ces centres.

Ce protocole est choquant dans son principe en ce qu’il entretient une confusion des rôles entre les personnes chargées d’accueillir les demandeurs d’asile et celles chargées de les éloigner. Ainsi, si le protocole indique que « la direction du centre d’accueil ne participe pas à l’exécution des missions des services de police », il n’en précise pas moins que la direction du centre doit fournir à l’Office « tout renseignement pertinent en vue de l’expulsion » et « prêter assistance à l’intervention menée par la police ».

Ce protocole choque également en ce qu’il viole au moins deux principes fondamentaux : le droit au recours effectif et l’inviolabilité du domicile. Si on sait que le recours au Conseil d’Etat n’a pas d’effet suspensif sur la possibilité d’expulsion, la Ligue continue de dénoncer cette violation du droit au recours effectif tel que garanti par l’article 13 de la Convention européenne des droits de l’Homme. Et constate au passage que les enseignements de l’arrêt Conka n’ont toujours pas été tirés.

Par ailleurs, l’article 8 de la même Convention consacre le principe de l’inviolabilité du domicile. Alors que la protection du domicile est accordée aux personnes détenues en prison ou séjournant à l’hôpital – la police n’a pas accès aux cellules ni à la chambre d’hôpital en dehors d’exceptions restrictives comme le flagrant délit ou un mandat de perquisition, il n’est pas acceptable que la police puisse pénétrer librement dans les chambres des centres d’accueil en semant la panique parmi leurs occupants.

Enfin, ce protocole est totalement incompréhensible pour les gens qui séjournent dans les centres. Dans ce contexte, ils ne peuvent que développer une méfiance à l’égard des institutions chargées de les accueillir. Au point que certains finissent par quitter les centres et se trouvent dans la plus totale précarité.

La Ligue des droits de l’Homme s’insurge contre ces arrestations, dénonce le protocole de coopération conclu entre Fedasil et l’Office des étrangers et demande l’interruption immédiate des arrestations dans les centres d’accueil pour demandeurs d’asile.

Ligue des Droits de l'Homme
Communiqué de presse du 17/08/2005

Réfugiés: nouvelle grève de la faim

A Charleroi, une trentaine de candidats réfugiés occupent depuis mardi, la basilique Saint-Christophe. Ils ont entamé une grève de la faim. Les grévistes craignent d'être arrêtés et expulsés. Ils demandent que leur demande d'asile soit réexaminée.

Les candidats réfugiés font à nouveau parler d'eux : A Jumet, vendredi, une cinquantaine de pensionnaires du centre ouvert bloquait un fourgon qui devait emmener l'un d'eux, un Togolais, vers un centre fermé avant son expulsion. Mardi, ils étaient près d'une trentaine à fuir le centre ouvert de Jumet et venir chercher refuge dans la basilique Saint-Christophe à Charleroi, par crainte d’une arrestation et d’une expulsion forcée depuis l'accord intervenu entre l'office des étrangers et la Fedasil, l' Agence Fédérale chargée de leur accueil. Dans cette basilque, ces candidats réfugiés y ont entamé une grève de la faim. Ils demandent que leur demande d'asile soit réexaminée et attendent une geste du gouvernement belge.

Par ailleurs, une cinquantaine de demandeurs d’asile ont manifesté mardi, à Bruxelles, devant le Petit Château. Ils entendaient dénoncé les expulsions qui ont lieu depuis le début de l'été., mais aussi la manière dont leurs dossiers sont traités par l’Office des Etrangers.

Pour rappel, depuis le début de l'été, une directive de la Fedasil, l'Agence fédérale pour l'accueil des demandeurs d'asile, prévoit la fin de l'aide matérielle pour les demandeurs déboutés; concrètement, cette nouvelle mesure se traduit par une série d'expulsions.

RTBF.be
2005/08/17 10:55:51

Nouvelle action contre les expulsions

Des réfugiés campent dans la basilique Saint-Christophe. Ils réclament la suspension des expulsions en attendant l'aboutissement des recours devant le Conseil d'Etat.

Ils sont une quarantaine réunis depuis mardi dans la basilique Saint-Christophe de Charleroi. Venus du Centre pour réfugiés de Jumet, ils entendent manifester leur refus des mesures d'expulsion envisagées pour certains d'entre eux. Avec, clairement affichée, une menace de grève de la faim.

Le premier incident date de la semaine dernière, quand la police s'est présentée au Centre de Jumet, pour emmener un demandeur d'asile originaire du Togo. Sa demande de régularisation lui avait été refusée, et il avait déposé un recours devant le Conseil d'Etat. Ce recours ne suspend pas la mesure d'expulsion du territoire, mais en pareil cas, la patience est normalement de rigueur. En l'occurrence, elle n'a pas été respectée. Du coup, d'autres hébergés du Centre jumétois ont manifesté leurs craintes et leur colère, s'opposant au départ de ce réfugié togolais.

Durant le week-end, des menaces analogues se sont précisées pour d'autres réfugiés, en attente eux aussi d'une décision du Conseil d'Etat. Mardi après-midi, plusieurs dizaines d'entre eux ont donc fui Jumet, pour aller trouver refuge dans la basilique Saint-Christophe, dans le quartier de la Ville-Haute, à Charleroi.

Parmi eux, des femmes et des enfants, dont le plus jeune a quatre mois à peine. Plusieurs nationalités sont représentées : des Togolais, des Russes, des Ivoiriens, de Guinéens, d'autres venus de Sierra Leone... Tous ont passé la nuit sur place. Dans la soirée de mardi, la FGTB et le Moc leur ont apporté leur soutien et des représentants du clergé local sont venus les aider à s'installer.

Mercredi après-midi, ils étaient une quarantaine à écouter, recueillis et craintifs, les instructions qui leur étaient données. Autour d'eux, des couvertures posées à même le sol et des draps de lit froissés, au pied des confessionnaux. On annonçait également l'arrivée de délégués de la Croix-Rouge et d'autres de la Ligue des droits de l'Homme. L'occupation s'est organisée.

Dans l'entrée de l'édifice, une affiche annonce la couleur: «Grève de la faim - Durée indéterminée», tandis qu'une autre proclame «Donner des papiers à tout le monde».

Leur principale réclamation : la suspension des mesures d'expulsion en attendant l'aboutissement des recours introduits. La grève de la faim se poursuivra, jusqu'à ce que cette garantie leur soit donnée. D'ici là, seule la nourriture destinée aux enfants sera acceptée.

Philippe Mac Kay
© La Libre Belgique 2005

La vie s'organise vaille que vaille à la Basilique

Allongés sur le sol dans une couverture, des enfants dorment encore. D'autres jouent à courir, brisant le silence propice à la prière. Leurs rires contrastent avec la gravité des visages de leurs parents. Depuis mardi après-midi, ils ont trouvé asile à la basilique Saint-Christophe de Charleroi, pour fuir la menace d'un rapatriement.

Ce mercredi matin à 10h30, quarante-huit résidents du centre d'accueil de réfugiés de Jumet - un nombre appelé à augmenter - abordent leur deuxième jour d'occupation. Et de grève de la faim. Nous n'avons droit qu'à du thé avec un peu de sucre, explique leur porte-parole. De l'eau aussi pour étancher les soifs. Les enfants y échappent. Pour eux, nous avons reçu du riz et des pâtes, poursuit notre interlocuteur. Mais ici, à l'église, nous n'avons rien pour les faire cuire, alors ils doivent se contenter de biscuits. Certains n'ont rien dans le ventre, comme le petit Ilias (6 ans), aîné d'une fratrie de trois. Je n'ai bu que du lait. Il ignore si son frère et sa soeur ont pu avaler quelque chose.

Ce qui manque ici, confie une maman angolaise, ce sont des couvertures. La Croix-Rouge nous en a données, mais on n'en a pas assez pour tout le monde. Pour dormir, des réfugiés ont donc dû s'asseoir sur des prie-Dieu. Ils les ont préférés au sol froid. Ils sont restés installés comme ça jusqu'au matin, rapporte un témoin. C'est le cas de Clara. Elle a laissé sa couche à sa fille, née au centre ouvert de Charleroi en 2001. Je veux lui offrir la chance d'une vie en sécurité en Belgique, dit-elle. J'ai peur d'être rapatriée de force. C'est pour cela que je suis ici. D'autres ont choisi de fuir. Deux Togolais ont disparu en coupant leur portable, selon le porte-parole. L'intervention de la police vendredi les a effrayés. Cette nuit, une troisième a failli partir en cavale. Elle nous a finalement rejoints à l'ouverture de la basilique.

On pense moins à organiser la vie que la résistance. C'est ainsi qu'un groupe s'active à préparer des affiches pour les placarder sur les portes : il s'agit de donner de la visibilité à l'action. Les unes revendiquent la régularisation, d'autres refusent les expulsions.

Des sympathisants passent. Hier (NDLR : mardi), nous avons reçu de nombreux témoignages de soutien, se réjouit une jeune femme. Après un accueil chaleureux du doyen, des responsables du monde associatif sont venus exprimer leur solidarité comme Fabrice Eecklaer, du Mouvement ouvrier chrétien, ou Pasquale Coliccio, de la FGTB. Ils assurent le relais logistique.

L'hospitalité de l'église n'empêche pas des problèmes, d'ordre sanitaire notamment. C'est ainsi que l'on fait souvent la file devant l'unique WC disponible, dans l'annexe du choeur. Les réfugiés n'ont qu'un lavabo pour faire leur toilette. Si les hommes peuvent encore s'en accommoder, les femmes ont besoin de se doucher. Il va falloir trouver une solution. Sans menacer le jeûne que s'imposent les manifestants. Ensemble, on peut se surveiller tandis que seul, on peut être tenté de manger.

Le Soir
DIDIER ALBIN - jeudi 18.08.2005

jeudi, février 24, 2005

Suicide de l'écrivain Hunter S. Thompson

21/02/2005 - Suicide de l'écrivain Hunter S. Thompson, auteur de Las Vegas Parano

Né en juillet 1937, Hunter S. Thompson, qui écrivait presque toujours à la première personne des histoires entre fiction et journalisme, était devenu célèbre en 1966 après la publication de "Hell's Angels", histoire de sa relation avec le gang des motards du même nom.

Ce tenant du "nouveau journalisme" est également l'auteur de "Fear and Loathing on the Campaign Trail '72", une compilation d'articles qu'il avait écrits pour le magazine Rolling Stone quand il couvrit la campagne électorale du président Richard Nixon en 1972.

C'est son fils Juan Thompson qui a découvert dimanche soir le corps de l'écrivain dans sa maison de Woody Creek, près de la station de ski d'Aspen, à environ 250 km au sud-ouest de Denver.

"Le 20 février, le Dr Hunter S. Thompson a mis fin à ses jours après s'être tiré une balle dans la tête dans sa maison fortifiée à Woody Creek, Colorado," selon un communiqué de son fils publié par le journal Aspen Daily News.

"Hunter chérissait son intimité et nous demandons que ses amis et ses admirateurs respectent sa vie privée et celle de sa famille", a-t-il poursuivi.

Son livre Las Vegas Parano est l'histoire apocryphe du drogué Raoul Duke, qui passe ses weekends à Las Vegas et qui ressemble de très près à Thompson. Il fut porté à l'écran en 1998, avec Johnny Depp dans le rôle principal, avec qui il devint ami.

Connu pour aimer vivre à l'écart du monde, gros buveur, amateur de LSD, il avait dénoncé "la dépression nerveuse à l'échelon national" dont les Etats-Unis avaient été victime après les attentats du 11 septembre 2001, déplorant notamment les atteintes aux droits civiques.

Né dans le Kentucky, Thompson avait souvent eu maille à partir avec la justice dans sa jeunesse pour des actes de vandalisme, qui lui valurent une fois 60 jours de prison.

Congédié de l'armée de l'air pour insubordination au bout d'un an de service, il part à la fin des années 1950 à Puerto Rico et en Amérique du Sud où il écrit pour des journaux, essentiellement dans la rubrique sportive.

En 1963, il épouse Sandy Conklin, une union qui dure 18 ans et dont il a eu un enfant, Juan, et des petis enfants.

Il décide à cette époque de s'installer à la campagne, à Woody Creek, où il a finalement passé la plus grande partie de sa vie.

Il avait reçu dans les années 60 un "doctorat" délivré par une mystérieuse église américaine.

Il a aussi été candidat en 1970 pour le poste de shérif à Pitkin (Colorado) en réclamant le "pouvoir aux dingues", et il ne lui a manqué que quelques voix pour être élu.

Ses derniers ouvrages sont "The Rum Diary", "Screwjack and Other Stories," "The Proud Highway" ainsi que "Hey Rube: Blood Sport, the Bush Doctrine, and The Downward Spiral of Dumbness."

Il était devenu suffisamment célèbre pour inspirer un personnage de bande dessinée.

Radio France

Hunter S. Thompson, inventeur déjanté du "gonzo-journalisme"

LOS ANGELES, 21 fév (AFP)

L'écrivain Hunter S. Thompson, personnage haut en couleurs et chantre de la contre-culture américaine mort dimanche, avait inventé le "gonzo-journalisme" dans les années 1960, livrant des reportages écrits à la première personne sans souci aucun d'objectivité.

Fasciné toute sa vie par les armes à feu, l'auteur déjanté de "Las Vegas parano", 67 ans, semble s'être tiré une balle dans la tête dans sa maison du Colorado (ouest), selon sa famille et la police.

Connu pour son style explosif, acerbe et drôle, Thompson racontait des histoires incongrues et délirantes rédigées à la première personne, seule garantie à ses yeux pour décrire un événement -- ou ses propres expériences -- avec justesse.

Anarchique et passionné, Thompson est devenu une figure culte aux Etats-Unis avec "Hell's Angels", le récit de sa cohabitation de plusieurs mois avec ce gang de motards qui terrorisait l'Amérique.

Idéalisant ceux qu'il prenait pour des rebelles épris de liberté, et reprochant à la presse traditionnelle de les "napper de sang et saupoudrer de ridicule", il a déchanté amèrement à leur contact, les trouvant puérils et imbéciles. Il a même fini par se faire casser la figure lorsqu'il a refusé de partager avec eux les droits d'auteur.

Cet observateur désabusé de la décadence et des hypocrisies de la société américaine avait notamment couvert, pour le magazine Rolling Stone, la campagne électorale de Richard Nixon en 1972, qu'il détestait.

Le président américain le lui rendait bien, l'ayant décrit comme un représentant de "ce côté obscur, vénal et incurablement violent du caractère américain", une insulte dont Thompson n'était pas peu fier.

Rebelle, l'écrivain pensait que le "héros franc-tireur américain ne doit pas se contenter de se moquer ou d'insulter la majorité silencieuse, il doit la violenter, la scandaliser, la tordre, lui faire mal, l'écraser".

Il s'était éloigné du reportage traditionnel, titubant dans le style qu'il a baptisé "gonzo" à l'occasion d'une couverture de course de chevaux.

"Je m'étais explosé la tête, incapable de bosser", avait-il confié au magazine Playboy. A l'heure du bouclage, il "commence à déchirer des pages de (son) carnet, les numérotant et les envoyant à l'imprimerie. J'étais sûr que ce serait le dernier article que j'écrirais pour un journal".

Inondé de coups de fils et de courrier de lecteurs ébahis par ce "journalisme d'un type nouveau", Thompson comparait ce succès inattendu à la sensation d'une "chute libre dans une cage d'ascenceur terminant dans une piscine remplie de sirènes".

Son roman le plus célèbre, "Las Vegas Parano", raconte la virée de Raoul Duke, journaliste halluciné lui ressemblant comme un frère, à Las Vegas avec son copain, le "Dr Gonzo". A bord d'une superbe décapotable rouge, armés jusqu'aux dents d'une panoplie impressionnante de drogues, ils combinent les effets de diverses substances jusqu'à l'écoeurement, laissant dans leur sillage chambres d'hôtel mises à sac, voitures éprouvées, témoins et victimes hagards.

Le livre fut porté à l'écran en 1998 par Terry Gilliam, avec Johnny Depp dans le rôle principal.

Né dans le Kentucky (centre-est), Thompson avait souvent eu maille à partir avec la justice dans sa jeunesse pour des virées alcoolisées et des actes de vandalisme. Congédié de l'armée de l'air pour insubordination au bout d'un an de service, il se lança dans le journalisme, sportif essentiellement, comme correspondant à Puerto Rico et en Amérique du Sud.

Son look inimitable, lunettes d'aviateur, porte-cigare et chapeau, avait inspiré un personnage excentrique dans une BD célèbre de satire politique américaine.

Courrier International
24.02.2005

jeudi, février 10, 2005

Art-monologue et Art devant témoins

Nietzsche met le doigt sur quelque chose avec sa distinction entre l’art-monologue et l’art devant témoins.

Citation :
« Je ne sais pas d’optiques plus tranchées que celle de l’artiste qui observe l’élaboration de son œuvre (c’est-à-dire s’observe lui-même), avec l’œil d’un témoin et celle de l’artiste « qui oublie le monde » : cet oubli est l’essence de tout art-monologue; l’art monologue repose sur l’oubli, l’art-monologue est la musique de l’oubli. » (Le gai savoir, §367)

Voilà! Ma prédilection va de très loin à l’art-monologue; il me semble que ce que j’écris de mieux entre dans cette catégorie, ou du moins, c’est de loin lorsque j’arrive à oublier l’existence d’un public futur que je suis le plus à l’aise pour écrire. Bien sûr, on écrit toujours pour un public, mais on peut très bien l’oublier, se berner soi-même, croire qu’on écrit seulement pour soi et décider seulement après si ça vaut la peine d’être lu par un public, comme je fais habituellement sur cette page.

C’est de la même façon qu’il faudrait que j’écrive mon roman : dans l’oubli total du monde aux alentours, dans l’oubli des autres comme de moi-même. Dans une sorte d’état d’ivresse, comme j’avais réussi à le faire pour le premier. Il m’est venu une phrase récemment : « Il faut écrire un livre comme s’il n’y en avait aucun autre ». Ça m’est venu parce que j’ai trop tendance à aller voir « comment les autres ont fait. » Et puis ensuite j’ai de violents mouvements de rejet, je veux couper toutes les influences, je me dis que je ne veux pas d’exergue, pas de citations d’autres auteurs, pas de références. Rien. Non pas que je ne sois pas influencé, mais j’ai BESOIN de cette illusion de solitude pour créer, sinon, je paralyse. Je deviens « self-conscious », je sens le regard des autres sur moi et ça me sape.

(Voilà pourquoi j’ai enlevé le système de commentaire de mon site depuis longtemps.)

Je soupçonne que ce « regard des autres » fictifs, le jugement à venir suspendu comme une épée de damoclès, pèse plus souvent qu’on ne le pense au-dessus la tête des artistes. Chacun trouve sa façon de le surmonter. Certains jouent avec cela, certains sont capables de composer avec le fait qu’ils sont en train de faire un spectacle ; ils usent alors d’auto-dérision pour désamorcer les jugements des autres avant même qu’ils puissent se présenter. Chez moi, c’est l’enfoncement dans une naïveté, dans une sorte d’autisme du genre « il n’y a rien d’autre en dehors de ce que j’écris maintenant ». Je mets le monde dehors le temps que j’écris.

Mais ça ne fonctionne pas toujours. Je dirais que toutes les fois où je n’arrive pas à écrire, c’est que je n’arrive pas à ignorer cette présence virtuelle des autres, au fond de ma tête. Pourtant, je ne pense pas que ce soit des comparaisons avec de grands écrivains qui me paralysent. Les plus grand ont mis une vie à atteindre leur grandeur ; j’ai amplement le temps.

Non, ce qui paralyse, c’est de penser que des éditeurs et des critiques littéraires m’attendent avec leur jugement. Si ça reste au fond de mon esprit, je me mets à écrire tout autrement : je fais de l’art devant témoin, j’intègre dans mon écriture ce spectateur imaginaire qui prononce un jugement. Le style se transforme et automatiquement ça heurte mon goût, je me dis que ce n’est « pas ça que je veux écrire ». Et je fige. C’est con; ce n’est pas le jugement des lecteurs qui transforme mon écriture, c’est le jugement de ces satanées autorités; d’où mon envie actuelle de les démolir à coup de pioche.

Est-ce qu’on peut intégrer ça aussi? La violence contre l’autorité? Se torcher avec la tradition?

Ce qui est bien sur un blog, c’est qu’on peut écrire sans attirer sur soi le moindre jugement. Sur le net, c’est facile : j’écris comme s’il n’y avait aucun autre blog. C’est facile parce qu’il n’y en a pas tellement que j’apprécie. Il n’y a pas de tradition; mon blog est l’un des premiers. Je ne pense pas que la comparaison avec les autres blogueurs est vraiment ce qui est important. Encore ici, c’est surtout une question de rapport avec le jugement venu d’en haut; dans ce cas, c’est l’absence totale d’autorité pour juger de ce qu’est un bon blog qui donne toute la liberté du monde. Il y a déjà eu des concours, mais c’est marginal. On peut faire ce qu’on veut, personne ne vient commenter. C’est l’avantage de l’obscurité, de la marginalité du blog.

Ah! Si je pouvais toujours écrire comme ça! Mais maintenant, la forme « histoire » est liée dans ma tête à « comité de jugement possible » sur cette histoire, et ça modifie ma façon même d’écrire, la rendant – à mes yeux – moins authentique.

Tout cela explique sûrement pourquoi je ne me mets pas à écrire des nouvelles pour les envoyer dans une revue, ou un article pour la revue philosophique de l’université. Dès le départ, je saurais que j’écris devant témoin, je n’arriverais pas à me débarrasser de cette idée. Savoir qu’on écrit devant témoin ne m’empêche pas d’écrire, évidemment : je le fais bien pour mes travaux de philo, je n’oublie pas une seconde que cet écrit est destiné à un professeur. Mais ça donne un tout autre style. Ça empêche d’écrire avec sincérité.

Je sais trop bien ce qui se passe quand j’écris pour un témoin : j’intègre en moi quelque chose qui se met à calibrer le texte expressément pour le prof. Je deviens une sorte de maître du « tétage », d’autant plus expert qu’il peut le camoufler subtilement. Il faut intégrer toutes sortes de clins d’œils, d’effets rhétoriques pour impressionner le correcteur, lui montrer qu’on a tellement bien compris qu’on peut se permettre des subtilités dissimulées, repérables seulement par des experts – créer un effet de connivence entre le professeur et soi. « Regarde comment je comprends bien Kant, regarde comme c’est astucieux ce que je dis! » Bref, il faut flatter, épater la gallerie, faire de l’esbroufe. Je le fais sans remords, avec une sorte de cynisme amusé : c’est le jeu, et je me prête au jeu, je le joue le mieux possible. Mais ça ne fait pas des œuvres ça! Je ne voudrais pas publier ça!

Ces textes ne sont pas malhonnêtes pour autant, j’arrive toujours à passer une grande part de mes propres idées sans les travestir, seulement, je sais que c’est une toute autre façon d’écrire que la façon la plus libre que je connais, celle de l’art-monologue. Le style est différent. Je le sais parce que je pratique cette forme depuis longtemps, sur le net. Ici je n’utilise aucun de ces jeux rhétoriques, je ne flatte personne, je suis même souvent méchant, j’envoie promener des gens allégrement et je m’en fiche. Si je n’avais jamais écrit sur le net, je n’aurais jamais développé ce goût pour l’écriture idiosyncrasique, brute, directe, honnête, qui assume ses propres défauts, je n’aurais pas de malaise à écrire dans le style « pour témoin », comme mes travaux pour les profs. Un écrit orienté dans le but de produire un effet : une bonne note.

Souvent je ne peux m’empêcher de grimacer quand je lis certains articles philosophiques écrit par mes collègues dans les revues étudiantes – que d’efforts ils font pour impressionner le comité de lecture ou le lecteur! Que tout cela est affecté ! Personne n’écrirais un monologue à soi-même de cette façon! Encore des textes dans le but d’obtenir une bonne note.

C’est tout autre chose de lire les grands philosophes…

Enfin. Je préférerais publier des textes écrits en art-monologue, dans l’oubli de moi et du public; ils me semblent avoir une plus grande sincérité de ton. Sinon, m’abstenir.

05.02.2005

DARNZIAK
http://www.darnziak.com

samedi, février 05, 2005

Memorial de l'Holocauste

Afin de rendre un hommage exceptionnel aux millions d'êtres humains morts au cours du génocide savamment orchestré par les Nazis, et pour la première fois dans son histoire, le musée d'Auschwitz-Birkenau a autorisé un certain nombre de musiciens en provenance du monde entier à venir jouer dans les camps. Une performance unique retranscrite dans un film de 90' tourné entièrement en extérieur. Une série de morceaux choisis, ayant tous un lien quelque part avec l'Holocauste, alternent avec les récits poignants de trois survivants des orchestres d'hommes et de femmes. Tout en témoignant de la manière perverse dont le régime nazi abusa de la musique, leurs voix confirment aussi le rôle universel que peut jouer la musique en tant que consolation. Combinaison forte d'interprétations musicales et de témoignages, le film apporte au public un éclairage émouvant sur les terribles événements qui se sont déroulés en Pologne et sur leur d'autant plus grande signification aujourd'hui, au 21e siècle.

Parmi les musiciens de renommée mondiale qui prennent part au film, citons le violoniste russe Maxim Vengerov, le pianiste américain Emmanuel Ax, un nombre de chanteurs internationaux parmi lesquels les sopranos canadienne et anglaise Isabel Bayrakdarian et Kate Royal, la mezzo-soprano suédoise Tove Dahlberg, la basse-baryton canadienne Gerald Finlay et le ténor lithuanien Edgaras Montvidas. Les orchestres Sinfonietta Krakowia et Camerata Silesia sont placés sous la direction de l'Américain John Axelrod. Le film comporte de la musique liturgique juive aussi bien que des oeuvres de Chopin, Gorecki, Messiaen, Ullmann et Bach. En outre, le clarinettiste klesmer, d'origine américaine, David Krakauer jouera une oeuvre inédite, spécialement écrite par le compositeur juif argentin Osvaldo Golijov.

émission télévisée sur La Deux
(04.02.2005)

lundi, décembre 27, 2004

Le dialogue avec les mendiants est essentiel...

Jean-Marie Berger, dans le cadre du forum Social-Santé que vous présidez au sein du projet de ville Charleroi 2020, vous avez fait référence, à propos de la mendicité, au règlement communal appliqué à Liège, où la ville est découpée en zones au sein desquelles la manche n'est autorisée que certains jours. Qu'en est-il ?

J.M.B. : Je rappellerai d'abord que, voici dix ans, on s'est battu, Paul Trigalet en tant que représentant des SDF et moi comme chef de cabinet de Laurette Onkelinx, pour qu'on abroge les dispositions pénales concernant le vagabondage et la mendicité. Pour qu'on respecte le droit de ces personnes qui sont des citoyens comme les autres. Cela dit, un forum comme Charleroi 2020 doit nourrir des ambitions. Et l'une d'elles, pour la capitale sociale de la Wallonie, est de développer une politique dynamique au niveau de l'intégration sociale des plus faibles. Les plus exclus aussi doivent retrouver leur pleine citoyenneté. Par ailleurs, une certaine mendicité organisée doit interpeller l'autorité politique chargée d'élaborer le règlement communal de police. Et en même temps, tous les services sociaux doivent s'interroger : que faisons-nous pour diminuer la pauvreté de ces personnes, quelle guidance leur apportons-nous pour réussir leur intégration ? Bref, nous devons prôner l'intégration tout en sachant qu'un certain nombre d'entre eux éprouve des difficultés à franchir le pas. C'est là essentiellement le message de Charleroi 2020 : donner confiance.


Mais plaidez-vous en faveur d'un quadrillage de la ville ?
J.M.B. : Cette solution ne me paraît pas praticable sur Charleroi car la ville est construite différemment. Le bourgmestre a dit qu'il émettrait des propositions et les soumettrait à tout le monde. Nous les examinerons alors au niveau du Relais social, en essayant de dégager un consensus là où c'est possible.


Et vous, Paul Trigalet, que vous inspire cette réponse ?
P.T. : Je voudrais rappeler qu'il est interdit d'interdire la mendicité. Elle est légale et s'inscrit dans le problème de la grande pauvreté qui dépasse le contexte de Charleroi. Ce n'est pas la Ville qui règle le problème du coût du logement. Or, les plus pauvres ont besoin de se réfugier. Le logement social offre trop peu de disponibilités, les pauvres doivent aller vers le privé. Il n'est pas normal de devoir consacrer de 50 à 60 % de ses revenus à son loyer. La Ville ne peut pas non plus intervenir dans les problèmes de surendettement. Et les soins de santé sont de plus en plus chers, alors que le montant du revenu d'intégration n'augmente pas. À propos de la mendicité, je sais qu'il y a des abus. Des réseaux, surtout aux carrefours périphériques, exploitent des pauvres. Il y a aussi abus quand on se sert des enfants. Je pense aux petits vendeurs de fleurs qui travaillent la nuit. Mais cela dit, je voudrais dresser le tableau de ceux qui font la manche. Il y a les marginaux qui, dans leur situation actuelle, ne se saisissent pas de ce qu'on leur offre. Parce que cela représente la société. On ne peut pas les empêcher de chercher à survivre en mendiant.


Certains refusent même une aide au péril de leur vie...
J.M.B. : C'est pour ceux-là que le CPAS a signé une convention avec cinq ou six médecins généralistes. Tout qui voit, dans la rue, une personne dont la vie est en danger, doit appeler un généraliste. Et celui-ci décide s'il faut administrer un médicament ou hospitaliser cette personne.


Tous les mendiants ne présentent pas ce profil ?
P.T. : Non. Il y a ceux de la région et ceux venus d'ailleurs. Qui s'en vont des plus petites villes pour gagner la métropole. On peut rester SDF des années puis s'en sortir. Nous sommes allés voir le travail du Samu social de Paris. La visite nocturne, dans les rues où dorment les sans-abri, est importante. Cela préserve un lien ténu. Il y a aussi ceux qui sont en attente. Ils ont été expulsés ou ont quitté un domicile mais n'ont pas encore été radiés du registre communal. Les formalités administratives prennent du temps, avant de pouvoir être aidé dans le nouveau lieu de vie.


J.M.B. : Il faut signaler que, depuis un an, le Fédéral a mis en place un système qui permet de trancher les conflits de compétences entre les CPAS : dans les trois jours, on sait quel est le CPAS compétent pour accorder l'aide sociale. Et ce délai est bien respecté. Car il faut savoir que les neuf dixièmes des mendiants disposent d'allocations sociales qui sont insaisissables. Mais il faut aussi admettre qu'il y a parmi ceux qui font la manche des drogués et des alcooliques. Ne les prenons pas pour des anges. Les plus exclus sont aussi les plus agressifs. Certains ne se rendent plus dans les structures d'accueil parce qu'ils se sont bagarrés avec les éducateurs sociaux. Charleroi 2020 prévoit des lieux d'écoute, de dialogue. Mais ce dialogue doit être respectueux des personnes et des institutions. Les mendiants ont des droits mais aussi des devoirs. Et notamment celui de respecter ceux qui se dévouent pour eux 24 h sur 24.


Si 90 % de ces personnes disposent d'allocations sociales, cela signifie-t-il que leur montant est insuffisant ?
P.T. : Je le pense, en effet.


J.M.B. : Pour ma part, je n'oserais pas dire que la mendicité est justifiée par le montant des allocations sociales. Méfions-nous des amalgames. D'autant qu'au CPAS, nous accordons des allocations complémentaires pour l'endettement, les garanties locatives ou les soins. Mais Paul a raison : certains s'accrochent à leur situation. Et d'autres disposent d'allocations plus importantes qu'on ne le croit.


La pauvreté ne progresse-t-elle pas plus vite que les moyens de l'aide sociale ?
J.M.B. : C'est une bonne question. Si l'on dépasse le problème de la mendicité et celui des plus exclus, il faut reconnaître que, les besoins des gens allant grandissant, la pauvreté relative de la population augmente. Le nombre des plus exclus diminue mais la pauvreté et la précarité des citoyens reste bien présente, ailleurs que parmi les mendiants.


P.T. : On a progressivement une meilleure approche. On collabore. On s'interroge davantage. Mais j'ai l'impression que les remèdes organisés sont en deçà de la progression de la pauvreté. Je reprends l'exemple du logement. Les problèmes sont de plus en plus grands, la crise perdurant. Nous croisons des fils et petits-fils de chômeurs ou de personnes qui vivent avec le revenu d'intégration. On a avancé beaucoup, c'est vrai. Jadis, on ne voyait pas, ou trop peu, la pauvreté. Nous sommes dans la société duale. Pour certains, la manche permet de compléter un revenu. Et la mendicité est aussi un moyen de nouer le dialogue. Je le vois, sur le pont, face à la gare de Charleroi : des gens parlent à ceux qui tendent la main. Ils disent ce qu'ils pensent ou offrent un peu d'argent mais le dialogue se noue. Dans la capitale sociale de la Wallonie, il faut que ce dialogue existe. Et ne pas oublier qu'il est très dur de faire la manche. Beaucoup boivent avant d'oser se lancer à tendre la main...


J.M.B. : Mais ce dialogue se met en place. Dans Charleroi 2020, on prévoit des lieux d'écoute, un parrainage via le monde associatif. Il est d'ailleurs dommage qu'on ne retire qu'une phrase d'un rapport de 25 pages.


P.T. : Oui, mais au conseil communal, il avait été dit qu'il y aurait concertation, à propos de la question de la mendicité, avec les sans abri. Il ne faudrait pas que la concertation se fasse après que tout ait été décidé. Le dialogue avec les personnes concernées, les mendiants, est essentiel. Observation importante, à Charleroi, le public des très précaires se regroupe. Ils interpellent les pouvoirs, se réunissent, réfléchissent... Une solidarité s'instaure avec des groupes d'anciens. Il est essentiel qu'il y ait concertation avant les décisions -

Le Soir du 24.12.2004, 06:00

mercredi, novembre 03, 2004

Les leçons des cartes électorales

Depuis 1972, la carte électorale des Etats-Unis est à dominante bleue, c’est-à-dire républicaine. Même Bill Clinton, qui avait obtenu, lors de son élection de 1992, 370 grands électeurs sur 538 et qui fut, en 1996, le premier démocrate depuis Roosevelt a être réélu à la Maison-Blanche, n’a pas rallié l’Amérique rurale de l’Ouest, si moquée en France, où l’on ne voit que nuques rouges, coyotes et serpents à sonnettes.

Certes, les scores républicains les plus élevés, qui nous laisseraient pantois, correspondent aux derniers comtés à forte population agricole – les grandes plaines centrales et le Nord-Ouest intérieur – mais, en examinant l’ensemble de ce vote populaire tel qu’il s’inscrit dans l’espace, on constate le déséquilibre manifeste entre les deux grands partis et on mesure l’ampleur des difficultés affrontées par Kerry.

Longtemps l’économie ordonna les préférences politiques des régions aux Etats-Unis. Le Parti démocrate, créé pour contrecarrer la politique des milieux d’affaires du Nord, notamment le protectionnisme, devint au fil des ans le parti des intérêts esclavagistes du Sud. Vaincu par la guerre, brimé pendant la reconstruction, le Sud se mura dans un vote démocrate quasi identitaire, réactionnaire, ségrégationniste. Les lois locales limitèrent par exemple le suffrage universel: en 1920 une poignée de Blancs militants y faisaient les élections.

Né au Nord pour rassembler ceux qui voulaient abolir l’esclavage, le Parti républicain conserva très au-delà de la guerre de Sécession la confiance du Nord-Est, toutes classes sociales confondues, grâce à une prospérité matérielle sans accrocs. L’Ouest tantôt s’y joignit, tantôt contesta sa domination, selon la conjoncture économique, mais finit par revenir en 1920 à un vote républicain durable.


Mais les liens noués au début de la guerre civile par les républicains avec les industriels du Nord durèrent eux aussi au-delà du conflit. Ils finirent par engendrer des abus, qui alimentèrent une opposition nouvelle, urbaine. Par un jeu de bascule logique dans un système bipolaire, cet électorat rejoignit l’aile gauche du Parti démocrate. Les démocrates devinrent majoritaires dans plusieurs grandes villes du Nord-Est en 1928. Peu après, la crise puis les bienfaits du New Deal nourrirent cette aile urbaine et progressiste.

Un jour, celle-ci pesa davantage que les «sudistes» du parti, ce qui orienta à gauche la plate-forme adoptée pour les élections. Cela se produisit pour la première fois en 1948. Face au programme de désagrégation présenté par la direction démocrate, les sudistes du parti entrèrent en dissidence. Truman l’emporta finalement, mais grâce à sa combativité et face à un candidat républicain trop sûr de lui. En revanche, lors des scrutins de 1952 et de 1956, le candidat démocrate, Stevenson, fut balayé. Fait à noter, Stevenson était un intellectuel dans une Amérique alors en plein boom économique mais aussi en pleine guerre froide. Or l’Amérique des origines, qui aime le travail, source d’aisance et si possible de richesses, et la liberté d’entreprendre, déteste les intellectuels. Et elle les déteste encore plus quand une menace extérieure pèse. Dans un tel climat, tout intellectuel était assimilé hier au communisme, aujour-d’hui à l’impuissance, comme le fut Jimmy Carter, comme l’est souvent Kerry dans le discours de Bush.

Certes, en 1960, Kennedy l’emporte. Mais d’extrême justesse et grâce à son colistier Johnson, qui sauve le Sud parce qu’il est texan, conservateur et de grande envergure en raison de son rôle de chef de la majorité au Sénat. Tout va se jouer après l’assassinat de Kennedy. Reprise en main par Johnson, l’administration lance un programme visant à supprimer les discriminations raciales légales. Ce que n’admet pas le Sud blanc, qui en 1964 bascule intégralement dans un vote d’opposition, républicain, alors que le pays entier accorde un vote émotionnel à Johnson. En 1968, le Sud confirme son refus de la politique des droits civiques en votant massivement pour le candidat «indépendant» d’extrême-droite George Wallace, avant de tomber tout entier en 1972 dans l’escarcelle républicaine.Définitivement? On serait tenté de le dire car cette répartition géographique du vote populaire resurgira presque à l’identique en 1984 (réélection de Reagan), en 1988 (élection de Bush père) et en 2000 (élection de Bush fils). Comme s’il existait une Amérique républicaine, irrésistible, revenant périodiquement à la surface avec des intermèdes démocrates qui donnent lieu à chaque fois depuis 1972 à des répartitions de voix totalement dissemblables.

Ainsi Carter regagna entièrement le Sud en 1976 parce qu’il était originaire de la Géorgie, tandis que Clinton, né dans l’Arkansas, trouva dans le delta le surplus de voix nécessaire pour être élu en 1992 et réélu en 1996 à la majorité relative. Toutefois en novembre 2000, Al Gore, pourtant originaire du Sud lui aussi, manquait tellement de charisme qu’il n’obtint même pas son propre Etat, le Tennessee.

Kerry, lui, est du Massachusetts. Handicapé par son statut d’intellectuel, il n’aura pas les voix du Sud à cause de son origine géographique. Et son colistier John Edwards, originaire de Caroline du Nord, absent de la campagne et de surcroît plus à gauche que lui, ne lui apportera pas ce Sud conservateur nécessaire jusqu’ici à un démocrate pour vaincre. D’autant que le Sud est devenu économiquement prospère, ce qui l’a rapproché de l’idéologie optimiste des républicains.Bush du Texas conservera évidemment son Etat, et avec lui toute l’Amérique profonde, rurale, comme celle des petites villes.Au contraire Kerry, l’homme de la côte Est, risque de perdre quelques voix démocrates dans l’Ouest et dans le Middle West, qui s’était habitué depuis 1964 à fournir un candidat démocrate soit à la présidence soit à la vice-présidence. En plus cette région compte encore beaucoup d’agriculteurs : or l’administration Bush a multiplié en 2002 les aides financières directes aux exploitations agricoles. Autour des Grands Lacs, les sondages locaux indiquent que plusieurs Etats, hésitants devant les difficultés de reconversion économique, font confiance à Kerry pour résoudre ces difficultés conjoncturelles. Sur ce thème l’Ohio semble gagnable par les démocrates.Mais le jour du scrutin, que pèseront ces incertitudes face à la posture internationale des candidats? .

Reste le socle minimum de vote démocrate, qui subsistera quoi qu’il arrive. La carte des résultats de 2000 parle d’elle-même. Les centres des agglomérations, où se concentrent les minorités ethniques, sont aujourd’hui autant de noyaux de vote démocrate.

Les banlieues riches sont républicaines. Les moins aisées, plus incertaines. Les comtés ruraux à dominante noire (Sud-Est), amérindienne (Ouest), asiatique (San Francisco et Hawaï), ceux où les Mexicains forment au moins les deux tiers de la population (Sud-Ouest) accordent un net avantage aux démocrates au beau milieu de l’Amérique républicaine. Mais ces électeurs fidèles, qui n’ont pas oublié ce qu’ils doivent à l’adoption des lois d’égalité civique des années 1960, sont loin d’être assez nombreux pour faire basculer le scrutin dans un Etat.

En revanche, les démocrates conserveront la côte Pacifique et Hawaï, au genre de vie particulier, et plus généralement les Etats à fort taux de professions intellectuelles, principalement ceux du Nord-Est, dont Kerry est le symbole. D’autant que le Nord-Est est catholique, comme Kerry, et que Bush a agressé gratuitement cette religion. L’électorat juif, lui, nombreux autour de New York et en Floride, risque d’être sensible au soutien résolu que Bush a apporté à Israël, ce qui pourrait coûter des voix au ticket démocrate. Des voix, mais sans doute pas d’Etats, excepté la Floride.

Deux paramètres supplémentaires cependant: Nader et les nouveaux inscrits. L’équipe Kerry a retenu la leçon de la présidentielle de 2000 où l’ancien héros de la cause consumériste devenu «candidat anti-multinationales» a été tenu pour responsable de la victoire sur le fil de George Bush.Elle a obtenu l’invalidation de la candidature de Ralph Nader dans quelques Etats qui paraissaient difficiles à conserver, l’Oregon, la Pennsylvanie, plus l’Ohio, dont la conquête pourrait être facilitée par ce fait. Reste aussi l’énigme des nouveaux inscrits, nombreux surtout en milieu urbain, principalement suscités par les démocrates, dont les experts n’arrivent pas à évaluer les intentions de vote.

Une chose est claire: c’est encore avec le souvenir du 11 septembre en tête que les Américains se rendront aux urnes le 2 novembre. Or, quand les Etats-Unis d’Amérique se sont estimés en guerre ou dans un monde en état de guerre, l’administration en place, sauf en 1952 et en 1968, a été reconduite. Fait troublant pourtant : le communisme, encore l’« ennemi » à ces deux dates, était aussi difficile à vaincre que le terrorisme aujourd’hui.

Si, en dépit de ces handicaps de départ, Kerry l’emportait – probablement grâce à un bond de la participation –, les Etats-Unis aborderaient une nouvelle étape dans leur histoire électorale, en offrant aux démocrates une victoire possible sans le «vieux Sud». Un tel résultat confirmerait que le Nord-Est des intellectuels a pris pour les démocrates une importance qui se dessinait très lentement depuis quelques décennies. Il consacrerait – mieux, validerait – l’orientation à gauche, au sens européen du terme, de ce parti.

Dans le cas contraire, ce serait une victoire de plus pour l’Amérique profonde, sans réelle perspectives d’avenir pour les démocrates…

FRÉDÉRIC SALMON

Le Nouvel Observateur
Semaine du jeudi 28 octobre 2004 - n°2086 - Monde
http://www.nouvelobs.com/articles/p2086/a252682.html