mercredi, novembre 03, 2004

Les leçons des cartes électorales

Depuis 1972, la carte électorale des Etats-Unis est à dominante bleue, c’est-à-dire républicaine. Même Bill Clinton, qui avait obtenu, lors de son élection de 1992, 370 grands électeurs sur 538 et qui fut, en 1996, le premier démocrate depuis Roosevelt a être réélu à la Maison-Blanche, n’a pas rallié l’Amérique rurale de l’Ouest, si moquée en France, où l’on ne voit que nuques rouges, coyotes et serpents à sonnettes.

Certes, les scores républicains les plus élevés, qui nous laisseraient pantois, correspondent aux derniers comtés à forte population agricole – les grandes plaines centrales et le Nord-Ouest intérieur – mais, en examinant l’ensemble de ce vote populaire tel qu’il s’inscrit dans l’espace, on constate le déséquilibre manifeste entre les deux grands partis et on mesure l’ampleur des difficultés affrontées par Kerry.

Longtemps l’économie ordonna les préférences politiques des régions aux Etats-Unis. Le Parti démocrate, créé pour contrecarrer la politique des milieux d’affaires du Nord, notamment le protectionnisme, devint au fil des ans le parti des intérêts esclavagistes du Sud. Vaincu par la guerre, brimé pendant la reconstruction, le Sud se mura dans un vote démocrate quasi identitaire, réactionnaire, ségrégationniste. Les lois locales limitèrent par exemple le suffrage universel: en 1920 une poignée de Blancs militants y faisaient les élections.

Né au Nord pour rassembler ceux qui voulaient abolir l’esclavage, le Parti républicain conserva très au-delà de la guerre de Sécession la confiance du Nord-Est, toutes classes sociales confondues, grâce à une prospérité matérielle sans accrocs. L’Ouest tantôt s’y joignit, tantôt contesta sa domination, selon la conjoncture économique, mais finit par revenir en 1920 à un vote républicain durable.


Mais les liens noués au début de la guerre civile par les républicains avec les industriels du Nord durèrent eux aussi au-delà du conflit. Ils finirent par engendrer des abus, qui alimentèrent une opposition nouvelle, urbaine. Par un jeu de bascule logique dans un système bipolaire, cet électorat rejoignit l’aile gauche du Parti démocrate. Les démocrates devinrent majoritaires dans plusieurs grandes villes du Nord-Est en 1928. Peu après, la crise puis les bienfaits du New Deal nourrirent cette aile urbaine et progressiste.

Un jour, celle-ci pesa davantage que les «sudistes» du parti, ce qui orienta à gauche la plate-forme adoptée pour les élections. Cela se produisit pour la première fois en 1948. Face au programme de désagrégation présenté par la direction démocrate, les sudistes du parti entrèrent en dissidence. Truman l’emporta finalement, mais grâce à sa combativité et face à un candidat républicain trop sûr de lui. En revanche, lors des scrutins de 1952 et de 1956, le candidat démocrate, Stevenson, fut balayé. Fait à noter, Stevenson était un intellectuel dans une Amérique alors en plein boom économique mais aussi en pleine guerre froide. Or l’Amérique des origines, qui aime le travail, source d’aisance et si possible de richesses, et la liberté d’entreprendre, déteste les intellectuels. Et elle les déteste encore plus quand une menace extérieure pèse. Dans un tel climat, tout intellectuel était assimilé hier au communisme, aujour-d’hui à l’impuissance, comme le fut Jimmy Carter, comme l’est souvent Kerry dans le discours de Bush.

Certes, en 1960, Kennedy l’emporte. Mais d’extrême justesse et grâce à son colistier Johnson, qui sauve le Sud parce qu’il est texan, conservateur et de grande envergure en raison de son rôle de chef de la majorité au Sénat. Tout va se jouer après l’assassinat de Kennedy. Reprise en main par Johnson, l’administration lance un programme visant à supprimer les discriminations raciales légales. Ce que n’admet pas le Sud blanc, qui en 1964 bascule intégralement dans un vote d’opposition, républicain, alors que le pays entier accorde un vote émotionnel à Johnson. En 1968, le Sud confirme son refus de la politique des droits civiques en votant massivement pour le candidat «indépendant» d’extrême-droite George Wallace, avant de tomber tout entier en 1972 dans l’escarcelle républicaine.Définitivement? On serait tenté de le dire car cette répartition géographique du vote populaire resurgira presque à l’identique en 1984 (réélection de Reagan), en 1988 (élection de Bush père) et en 2000 (élection de Bush fils). Comme s’il existait une Amérique républicaine, irrésistible, revenant périodiquement à la surface avec des intermèdes démocrates qui donnent lieu à chaque fois depuis 1972 à des répartitions de voix totalement dissemblables.

Ainsi Carter regagna entièrement le Sud en 1976 parce qu’il était originaire de la Géorgie, tandis que Clinton, né dans l’Arkansas, trouva dans le delta le surplus de voix nécessaire pour être élu en 1992 et réélu en 1996 à la majorité relative. Toutefois en novembre 2000, Al Gore, pourtant originaire du Sud lui aussi, manquait tellement de charisme qu’il n’obtint même pas son propre Etat, le Tennessee.

Kerry, lui, est du Massachusetts. Handicapé par son statut d’intellectuel, il n’aura pas les voix du Sud à cause de son origine géographique. Et son colistier John Edwards, originaire de Caroline du Nord, absent de la campagne et de surcroît plus à gauche que lui, ne lui apportera pas ce Sud conservateur nécessaire jusqu’ici à un démocrate pour vaincre. D’autant que le Sud est devenu économiquement prospère, ce qui l’a rapproché de l’idéologie optimiste des républicains.Bush du Texas conservera évidemment son Etat, et avec lui toute l’Amérique profonde, rurale, comme celle des petites villes.Au contraire Kerry, l’homme de la côte Est, risque de perdre quelques voix démocrates dans l’Ouest et dans le Middle West, qui s’était habitué depuis 1964 à fournir un candidat démocrate soit à la présidence soit à la vice-présidence. En plus cette région compte encore beaucoup d’agriculteurs : or l’administration Bush a multiplié en 2002 les aides financières directes aux exploitations agricoles. Autour des Grands Lacs, les sondages locaux indiquent que plusieurs Etats, hésitants devant les difficultés de reconversion économique, font confiance à Kerry pour résoudre ces difficultés conjoncturelles. Sur ce thème l’Ohio semble gagnable par les démocrates.Mais le jour du scrutin, que pèseront ces incertitudes face à la posture internationale des candidats? .

Reste le socle minimum de vote démocrate, qui subsistera quoi qu’il arrive. La carte des résultats de 2000 parle d’elle-même. Les centres des agglomérations, où se concentrent les minorités ethniques, sont aujourd’hui autant de noyaux de vote démocrate.

Les banlieues riches sont républicaines. Les moins aisées, plus incertaines. Les comtés ruraux à dominante noire (Sud-Est), amérindienne (Ouest), asiatique (San Francisco et Hawaï), ceux où les Mexicains forment au moins les deux tiers de la population (Sud-Ouest) accordent un net avantage aux démocrates au beau milieu de l’Amérique républicaine. Mais ces électeurs fidèles, qui n’ont pas oublié ce qu’ils doivent à l’adoption des lois d’égalité civique des années 1960, sont loin d’être assez nombreux pour faire basculer le scrutin dans un Etat.

En revanche, les démocrates conserveront la côte Pacifique et Hawaï, au genre de vie particulier, et plus généralement les Etats à fort taux de professions intellectuelles, principalement ceux du Nord-Est, dont Kerry est le symbole. D’autant que le Nord-Est est catholique, comme Kerry, et que Bush a agressé gratuitement cette religion. L’électorat juif, lui, nombreux autour de New York et en Floride, risque d’être sensible au soutien résolu que Bush a apporté à Israël, ce qui pourrait coûter des voix au ticket démocrate. Des voix, mais sans doute pas d’Etats, excepté la Floride.

Deux paramètres supplémentaires cependant: Nader et les nouveaux inscrits. L’équipe Kerry a retenu la leçon de la présidentielle de 2000 où l’ancien héros de la cause consumériste devenu «candidat anti-multinationales» a été tenu pour responsable de la victoire sur le fil de George Bush.Elle a obtenu l’invalidation de la candidature de Ralph Nader dans quelques Etats qui paraissaient difficiles à conserver, l’Oregon, la Pennsylvanie, plus l’Ohio, dont la conquête pourrait être facilitée par ce fait. Reste aussi l’énigme des nouveaux inscrits, nombreux surtout en milieu urbain, principalement suscités par les démocrates, dont les experts n’arrivent pas à évaluer les intentions de vote.

Une chose est claire: c’est encore avec le souvenir du 11 septembre en tête que les Américains se rendront aux urnes le 2 novembre. Or, quand les Etats-Unis d’Amérique se sont estimés en guerre ou dans un monde en état de guerre, l’administration en place, sauf en 1952 et en 1968, a été reconduite. Fait troublant pourtant : le communisme, encore l’« ennemi » à ces deux dates, était aussi difficile à vaincre que le terrorisme aujourd’hui.

Si, en dépit de ces handicaps de départ, Kerry l’emportait – probablement grâce à un bond de la participation –, les Etats-Unis aborderaient une nouvelle étape dans leur histoire électorale, en offrant aux démocrates une victoire possible sans le «vieux Sud». Un tel résultat confirmerait que le Nord-Est des intellectuels a pris pour les démocrates une importance qui se dessinait très lentement depuis quelques décennies. Il consacrerait – mieux, validerait – l’orientation à gauche, au sens européen du terme, de ce parti.

Dans le cas contraire, ce serait une victoire de plus pour l’Amérique profonde, sans réelle perspectives d’avenir pour les démocrates…

FRÉDÉRIC SALMON

Le Nouvel Observateur
Semaine du jeudi 28 octobre 2004 - n°2086 - Monde
http://www.nouvelobs.com/articles/p2086/a252682.html