lundi, décembre 27, 2004

Le dialogue avec les mendiants est essentiel...

Jean-Marie Berger, dans le cadre du forum Social-Santé que vous présidez au sein du projet de ville Charleroi 2020, vous avez fait référence, à propos de la mendicité, au règlement communal appliqué à Liège, où la ville est découpée en zones au sein desquelles la manche n'est autorisée que certains jours. Qu'en est-il ?

J.M.B. : Je rappellerai d'abord que, voici dix ans, on s'est battu, Paul Trigalet en tant que représentant des SDF et moi comme chef de cabinet de Laurette Onkelinx, pour qu'on abroge les dispositions pénales concernant le vagabondage et la mendicité. Pour qu'on respecte le droit de ces personnes qui sont des citoyens comme les autres. Cela dit, un forum comme Charleroi 2020 doit nourrir des ambitions. Et l'une d'elles, pour la capitale sociale de la Wallonie, est de développer une politique dynamique au niveau de l'intégration sociale des plus faibles. Les plus exclus aussi doivent retrouver leur pleine citoyenneté. Par ailleurs, une certaine mendicité organisée doit interpeller l'autorité politique chargée d'élaborer le règlement communal de police. Et en même temps, tous les services sociaux doivent s'interroger : que faisons-nous pour diminuer la pauvreté de ces personnes, quelle guidance leur apportons-nous pour réussir leur intégration ? Bref, nous devons prôner l'intégration tout en sachant qu'un certain nombre d'entre eux éprouve des difficultés à franchir le pas. C'est là essentiellement le message de Charleroi 2020 : donner confiance.


Mais plaidez-vous en faveur d'un quadrillage de la ville ?
J.M.B. : Cette solution ne me paraît pas praticable sur Charleroi car la ville est construite différemment. Le bourgmestre a dit qu'il émettrait des propositions et les soumettrait à tout le monde. Nous les examinerons alors au niveau du Relais social, en essayant de dégager un consensus là où c'est possible.


Et vous, Paul Trigalet, que vous inspire cette réponse ?
P.T. : Je voudrais rappeler qu'il est interdit d'interdire la mendicité. Elle est légale et s'inscrit dans le problème de la grande pauvreté qui dépasse le contexte de Charleroi. Ce n'est pas la Ville qui règle le problème du coût du logement. Or, les plus pauvres ont besoin de se réfugier. Le logement social offre trop peu de disponibilités, les pauvres doivent aller vers le privé. Il n'est pas normal de devoir consacrer de 50 à 60 % de ses revenus à son loyer. La Ville ne peut pas non plus intervenir dans les problèmes de surendettement. Et les soins de santé sont de plus en plus chers, alors que le montant du revenu d'intégration n'augmente pas. À propos de la mendicité, je sais qu'il y a des abus. Des réseaux, surtout aux carrefours périphériques, exploitent des pauvres. Il y a aussi abus quand on se sert des enfants. Je pense aux petits vendeurs de fleurs qui travaillent la nuit. Mais cela dit, je voudrais dresser le tableau de ceux qui font la manche. Il y a les marginaux qui, dans leur situation actuelle, ne se saisissent pas de ce qu'on leur offre. Parce que cela représente la société. On ne peut pas les empêcher de chercher à survivre en mendiant.


Certains refusent même une aide au péril de leur vie...
J.M.B. : C'est pour ceux-là que le CPAS a signé une convention avec cinq ou six médecins généralistes. Tout qui voit, dans la rue, une personne dont la vie est en danger, doit appeler un généraliste. Et celui-ci décide s'il faut administrer un médicament ou hospitaliser cette personne.


Tous les mendiants ne présentent pas ce profil ?
P.T. : Non. Il y a ceux de la région et ceux venus d'ailleurs. Qui s'en vont des plus petites villes pour gagner la métropole. On peut rester SDF des années puis s'en sortir. Nous sommes allés voir le travail du Samu social de Paris. La visite nocturne, dans les rues où dorment les sans-abri, est importante. Cela préserve un lien ténu. Il y a aussi ceux qui sont en attente. Ils ont été expulsés ou ont quitté un domicile mais n'ont pas encore été radiés du registre communal. Les formalités administratives prennent du temps, avant de pouvoir être aidé dans le nouveau lieu de vie.


J.M.B. : Il faut signaler que, depuis un an, le Fédéral a mis en place un système qui permet de trancher les conflits de compétences entre les CPAS : dans les trois jours, on sait quel est le CPAS compétent pour accorder l'aide sociale. Et ce délai est bien respecté. Car il faut savoir que les neuf dixièmes des mendiants disposent d'allocations sociales qui sont insaisissables. Mais il faut aussi admettre qu'il y a parmi ceux qui font la manche des drogués et des alcooliques. Ne les prenons pas pour des anges. Les plus exclus sont aussi les plus agressifs. Certains ne se rendent plus dans les structures d'accueil parce qu'ils se sont bagarrés avec les éducateurs sociaux. Charleroi 2020 prévoit des lieux d'écoute, de dialogue. Mais ce dialogue doit être respectueux des personnes et des institutions. Les mendiants ont des droits mais aussi des devoirs. Et notamment celui de respecter ceux qui se dévouent pour eux 24 h sur 24.


Si 90 % de ces personnes disposent d'allocations sociales, cela signifie-t-il que leur montant est insuffisant ?
P.T. : Je le pense, en effet.


J.M.B. : Pour ma part, je n'oserais pas dire que la mendicité est justifiée par le montant des allocations sociales. Méfions-nous des amalgames. D'autant qu'au CPAS, nous accordons des allocations complémentaires pour l'endettement, les garanties locatives ou les soins. Mais Paul a raison : certains s'accrochent à leur situation. Et d'autres disposent d'allocations plus importantes qu'on ne le croit.


La pauvreté ne progresse-t-elle pas plus vite que les moyens de l'aide sociale ?
J.M.B. : C'est une bonne question. Si l'on dépasse le problème de la mendicité et celui des plus exclus, il faut reconnaître que, les besoins des gens allant grandissant, la pauvreté relative de la population augmente. Le nombre des plus exclus diminue mais la pauvreté et la précarité des citoyens reste bien présente, ailleurs que parmi les mendiants.


P.T. : On a progressivement une meilleure approche. On collabore. On s'interroge davantage. Mais j'ai l'impression que les remèdes organisés sont en deçà de la progression de la pauvreté. Je reprends l'exemple du logement. Les problèmes sont de plus en plus grands, la crise perdurant. Nous croisons des fils et petits-fils de chômeurs ou de personnes qui vivent avec le revenu d'intégration. On a avancé beaucoup, c'est vrai. Jadis, on ne voyait pas, ou trop peu, la pauvreté. Nous sommes dans la société duale. Pour certains, la manche permet de compléter un revenu. Et la mendicité est aussi un moyen de nouer le dialogue. Je le vois, sur le pont, face à la gare de Charleroi : des gens parlent à ceux qui tendent la main. Ils disent ce qu'ils pensent ou offrent un peu d'argent mais le dialogue se noue. Dans la capitale sociale de la Wallonie, il faut que ce dialogue existe. Et ne pas oublier qu'il est très dur de faire la manche. Beaucoup boivent avant d'oser se lancer à tendre la main...


J.M.B. : Mais ce dialogue se met en place. Dans Charleroi 2020, on prévoit des lieux d'écoute, un parrainage via le monde associatif. Il est d'ailleurs dommage qu'on ne retire qu'une phrase d'un rapport de 25 pages.


P.T. : Oui, mais au conseil communal, il avait été dit qu'il y aurait concertation, à propos de la question de la mendicité, avec les sans abri. Il ne faudrait pas que la concertation se fasse après que tout ait été décidé. Le dialogue avec les personnes concernées, les mendiants, est essentiel. Observation importante, à Charleroi, le public des très précaires se regroupe. Ils interpellent les pouvoirs, se réunissent, réfléchissent... Une solidarité s'instaure avec des groupes d'anciens. Il est essentiel qu'il y ait concertation avant les décisions -

Le Soir du 24.12.2004, 06:00