jeudi, février 10, 2005

Art-monologue et Art devant témoins

Nietzsche met le doigt sur quelque chose avec sa distinction entre l’art-monologue et l’art devant témoins.

Citation :
« Je ne sais pas d’optiques plus tranchées que celle de l’artiste qui observe l’élaboration de son œuvre (c’est-à-dire s’observe lui-même), avec l’œil d’un témoin et celle de l’artiste « qui oublie le monde » : cet oubli est l’essence de tout art-monologue; l’art monologue repose sur l’oubli, l’art-monologue est la musique de l’oubli. » (Le gai savoir, §367)

Voilà! Ma prédilection va de très loin à l’art-monologue; il me semble que ce que j’écris de mieux entre dans cette catégorie, ou du moins, c’est de loin lorsque j’arrive à oublier l’existence d’un public futur que je suis le plus à l’aise pour écrire. Bien sûr, on écrit toujours pour un public, mais on peut très bien l’oublier, se berner soi-même, croire qu’on écrit seulement pour soi et décider seulement après si ça vaut la peine d’être lu par un public, comme je fais habituellement sur cette page.

C’est de la même façon qu’il faudrait que j’écrive mon roman : dans l’oubli total du monde aux alentours, dans l’oubli des autres comme de moi-même. Dans une sorte d’état d’ivresse, comme j’avais réussi à le faire pour le premier. Il m’est venu une phrase récemment : « Il faut écrire un livre comme s’il n’y en avait aucun autre ». Ça m’est venu parce que j’ai trop tendance à aller voir « comment les autres ont fait. » Et puis ensuite j’ai de violents mouvements de rejet, je veux couper toutes les influences, je me dis que je ne veux pas d’exergue, pas de citations d’autres auteurs, pas de références. Rien. Non pas que je ne sois pas influencé, mais j’ai BESOIN de cette illusion de solitude pour créer, sinon, je paralyse. Je deviens « self-conscious », je sens le regard des autres sur moi et ça me sape.

(Voilà pourquoi j’ai enlevé le système de commentaire de mon site depuis longtemps.)

Je soupçonne que ce « regard des autres » fictifs, le jugement à venir suspendu comme une épée de damoclès, pèse plus souvent qu’on ne le pense au-dessus la tête des artistes. Chacun trouve sa façon de le surmonter. Certains jouent avec cela, certains sont capables de composer avec le fait qu’ils sont en train de faire un spectacle ; ils usent alors d’auto-dérision pour désamorcer les jugements des autres avant même qu’ils puissent se présenter. Chez moi, c’est l’enfoncement dans une naïveté, dans une sorte d’autisme du genre « il n’y a rien d’autre en dehors de ce que j’écris maintenant ». Je mets le monde dehors le temps que j’écris.

Mais ça ne fonctionne pas toujours. Je dirais que toutes les fois où je n’arrive pas à écrire, c’est que je n’arrive pas à ignorer cette présence virtuelle des autres, au fond de ma tête. Pourtant, je ne pense pas que ce soit des comparaisons avec de grands écrivains qui me paralysent. Les plus grand ont mis une vie à atteindre leur grandeur ; j’ai amplement le temps.

Non, ce qui paralyse, c’est de penser que des éditeurs et des critiques littéraires m’attendent avec leur jugement. Si ça reste au fond de mon esprit, je me mets à écrire tout autrement : je fais de l’art devant témoin, j’intègre dans mon écriture ce spectateur imaginaire qui prononce un jugement. Le style se transforme et automatiquement ça heurte mon goût, je me dis que ce n’est « pas ça que je veux écrire ». Et je fige. C’est con; ce n’est pas le jugement des lecteurs qui transforme mon écriture, c’est le jugement de ces satanées autorités; d’où mon envie actuelle de les démolir à coup de pioche.

Est-ce qu’on peut intégrer ça aussi? La violence contre l’autorité? Se torcher avec la tradition?

Ce qui est bien sur un blog, c’est qu’on peut écrire sans attirer sur soi le moindre jugement. Sur le net, c’est facile : j’écris comme s’il n’y avait aucun autre blog. C’est facile parce qu’il n’y en a pas tellement que j’apprécie. Il n’y a pas de tradition; mon blog est l’un des premiers. Je ne pense pas que la comparaison avec les autres blogueurs est vraiment ce qui est important. Encore ici, c’est surtout une question de rapport avec le jugement venu d’en haut; dans ce cas, c’est l’absence totale d’autorité pour juger de ce qu’est un bon blog qui donne toute la liberté du monde. Il y a déjà eu des concours, mais c’est marginal. On peut faire ce qu’on veut, personne ne vient commenter. C’est l’avantage de l’obscurité, de la marginalité du blog.

Ah! Si je pouvais toujours écrire comme ça! Mais maintenant, la forme « histoire » est liée dans ma tête à « comité de jugement possible » sur cette histoire, et ça modifie ma façon même d’écrire, la rendant – à mes yeux – moins authentique.

Tout cela explique sûrement pourquoi je ne me mets pas à écrire des nouvelles pour les envoyer dans une revue, ou un article pour la revue philosophique de l’université. Dès le départ, je saurais que j’écris devant témoin, je n’arriverais pas à me débarrasser de cette idée. Savoir qu’on écrit devant témoin ne m’empêche pas d’écrire, évidemment : je le fais bien pour mes travaux de philo, je n’oublie pas une seconde que cet écrit est destiné à un professeur. Mais ça donne un tout autre style. Ça empêche d’écrire avec sincérité.

Je sais trop bien ce qui se passe quand j’écris pour un témoin : j’intègre en moi quelque chose qui se met à calibrer le texte expressément pour le prof. Je deviens une sorte de maître du « tétage », d’autant plus expert qu’il peut le camoufler subtilement. Il faut intégrer toutes sortes de clins d’œils, d’effets rhétoriques pour impressionner le correcteur, lui montrer qu’on a tellement bien compris qu’on peut se permettre des subtilités dissimulées, repérables seulement par des experts – créer un effet de connivence entre le professeur et soi. « Regarde comment je comprends bien Kant, regarde comme c’est astucieux ce que je dis! » Bref, il faut flatter, épater la gallerie, faire de l’esbroufe. Je le fais sans remords, avec une sorte de cynisme amusé : c’est le jeu, et je me prête au jeu, je le joue le mieux possible. Mais ça ne fait pas des œuvres ça! Je ne voudrais pas publier ça!

Ces textes ne sont pas malhonnêtes pour autant, j’arrive toujours à passer une grande part de mes propres idées sans les travestir, seulement, je sais que c’est une toute autre façon d’écrire que la façon la plus libre que je connais, celle de l’art-monologue. Le style est différent. Je le sais parce que je pratique cette forme depuis longtemps, sur le net. Ici je n’utilise aucun de ces jeux rhétoriques, je ne flatte personne, je suis même souvent méchant, j’envoie promener des gens allégrement et je m’en fiche. Si je n’avais jamais écrit sur le net, je n’aurais jamais développé ce goût pour l’écriture idiosyncrasique, brute, directe, honnête, qui assume ses propres défauts, je n’aurais pas de malaise à écrire dans le style « pour témoin », comme mes travaux pour les profs. Un écrit orienté dans le but de produire un effet : une bonne note.

Souvent je ne peux m’empêcher de grimacer quand je lis certains articles philosophiques écrit par mes collègues dans les revues étudiantes – que d’efforts ils font pour impressionner le comité de lecture ou le lecteur! Que tout cela est affecté ! Personne n’écrirais un monologue à soi-même de cette façon! Encore des textes dans le but d’obtenir une bonne note.

C’est tout autre chose de lire les grands philosophes…

Enfin. Je préférerais publier des textes écrits en art-monologue, dans l’oubli de moi et du public; ils me semblent avoir une plus grande sincérité de ton. Sinon, m’abstenir.

05.02.2005

DARNZIAK
http://www.darnziak.com