jeudi, février 24, 2005

Hunter S. Thompson, inventeur déjanté du "gonzo-journalisme"

LOS ANGELES, 21 fév (AFP)

L'écrivain Hunter S. Thompson, personnage haut en couleurs et chantre de la contre-culture américaine mort dimanche, avait inventé le "gonzo-journalisme" dans les années 1960, livrant des reportages écrits à la première personne sans souci aucun d'objectivité.

Fasciné toute sa vie par les armes à feu, l'auteur déjanté de "Las Vegas parano", 67 ans, semble s'être tiré une balle dans la tête dans sa maison du Colorado (ouest), selon sa famille et la police.

Connu pour son style explosif, acerbe et drôle, Thompson racontait des histoires incongrues et délirantes rédigées à la première personne, seule garantie à ses yeux pour décrire un événement -- ou ses propres expériences -- avec justesse.

Anarchique et passionné, Thompson est devenu une figure culte aux Etats-Unis avec "Hell's Angels", le récit de sa cohabitation de plusieurs mois avec ce gang de motards qui terrorisait l'Amérique.

Idéalisant ceux qu'il prenait pour des rebelles épris de liberté, et reprochant à la presse traditionnelle de les "napper de sang et saupoudrer de ridicule", il a déchanté amèrement à leur contact, les trouvant puérils et imbéciles. Il a même fini par se faire casser la figure lorsqu'il a refusé de partager avec eux les droits d'auteur.

Cet observateur désabusé de la décadence et des hypocrisies de la société américaine avait notamment couvert, pour le magazine Rolling Stone, la campagne électorale de Richard Nixon en 1972, qu'il détestait.

Le président américain le lui rendait bien, l'ayant décrit comme un représentant de "ce côté obscur, vénal et incurablement violent du caractère américain", une insulte dont Thompson n'était pas peu fier.

Rebelle, l'écrivain pensait que le "héros franc-tireur américain ne doit pas se contenter de se moquer ou d'insulter la majorité silencieuse, il doit la violenter, la scandaliser, la tordre, lui faire mal, l'écraser".

Il s'était éloigné du reportage traditionnel, titubant dans le style qu'il a baptisé "gonzo" à l'occasion d'une couverture de course de chevaux.

"Je m'étais explosé la tête, incapable de bosser", avait-il confié au magazine Playboy. A l'heure du bouclage, il "commence à déchirer des pages de (son) carnet, les numérotant et les envoyant à l'imprimerie. J'étais sûr que ce serait le dernier article que j'écrirais pour un journal".

Inondé de coups de fils et de courrier de lecteurs ébahis par ce "journalisme d'un type nouveau", Thompson comparait ce succès inattendu à la sensation d'une "chute libre dans une cage d'ascenceur terminant dans une piscine remplie de sirènes".

Son roman le plus célèbre, "Las Vegas Parano", raconte la virée de Raoul Duke, journaliste halluciné lui ressemblant comme un frère, à Las Vegas avec son copain, le "Dr Gonzo". A bord d'une superbe décapotable rouge, armés jusqu'aux dents d'une panoplie impressionnante de drogues, ils combinent les effets de diverses substances jusqu'à l'écoeurement, laissant dans leur sillage chambres d'hôtel mises à sac, voitures éprouvées, témoins et victimes hagards.

Le livre fut porté à l'écran en 1998 par Terry Gilliam, avec Johnny Depp dans le rôle principal.

Né dans le Kentucky (centre-est), Thompson avait souvent eu maille à partir avec la justice dans sa jeunesse pour des virées alcoolisées et des actes de vandalisme. Congédié de l'armée de l'air pour insubordination au bout d'un an de service, il se lança dans le journalisme, sportif essentiellement, comme correspondant à Puerto Rico et en Amérique du Sud.

Son look inimitable, lunettes d'aviateur, porte-cigare et chapeau, avait inspiré un personnage excentrique dans une BD célèbre de satire politique américaine.

Courrier International
24.02.2005